Le chanvre tourne la tête des paysans helvétiques. Pas seulement la leur

Publié par : CLAUDE AYER.




La Suisse est le seul pays au monde où l’on s’apprête à moissonner de la marijuana en toute légalité. Aliment, papier, tissu, cosmétique, carburant, médicament, c’est une véritable bonne à tout faire. Et à fumer: sa teneur en substance psychotrope n’est pas aussi innocente qu’on veut bien le dire.

 


 


CLAUDE AYER


Planer avec la précision suisse.” Le titre a été trouvé l’automne passé par l’Eastern Express de Hongkong: “Le pays qui a donné au monde les coucous, la fondue et les couteaux militaires est en passe d’exporter le dernier d’une longue tradition de produits bizarres: l’huile salade de marijuana”, ironise la publication. Elle dit vrai: Peter Baermann, chef de La Grappe d’Or à Lausanne, trois toques et une étoile, teste déjà une série de recettes à base de chanvre helvétique. Huile, feuilles et graines de marijuana sont l’honneur dans ce restaurant. Ses clients raffolent du poisson cuisiné avec les graines rôties de la plante. 
Le chanvre a fourni au restaurateur par la Swiss Hemp Trading Company (SWIHTCO), une société américaine qui entend commercialiser toute une gamme de produits base de chanvre à l’exception des stupéfiants. SWIHTCO est dirige par Shirin Patterson et conseillée par Me Jean-Pierre Egger, l’avocat bien connu de la libéralisation des drogues douces en Suisse. Comme la culture de la marijuana est interdite aux Etats-Unis, SWIHTCO a débarqué chez nous. 
La Suisse se trouve être en effet le seul pays au monde autoriser la plantation de chanvre. Les choses ont encore mises au point au début de cette année par I’Office fédéral de la justice. La jurisprudence des autorités administratives de la Confédération est claire: “Selon la loi sur les stupéfiants et son ordonnance d’application, celui qui cultive du chanvre dans un autre but que la production de stupéfiants n’a pas besoin de demander d’autorisation.”
La SWIHTCO a donc profité du libéralisme helvétique pour se lier avec des agriculteurs de notre pays. Un programme expérimental de 12 hectares a lancé l’année passée. Le premier week-end d’octobre 1994, la société américaine convie le public à constater le résultat. Ameutées par la publicité parue dans la presse la police avait d’abord cru un gag – , des centaines de personnes se retrouvent déambuler parmi des milliers de plants de marijuana, dans les champs d’Armin Kaeser, un agriculteur de Litzistorf, en Singine fribourgeoise. Ils repartent avec une branche de chanvre, en guise de souvenir. Fumée cette herbe réservera cependant quelques surprises (lire article ci-contre). Parmi les visiteurs du champ singinois, de très nombreux paysans. SWIHTCO enregistre 575 demandes de renseignements. Finalement, 106 agriculteurs, dont 34 Romands, passent contrat, pour plus d’un million de dollars, avec la société américaine. Dans les quatre coins du pays, 120 hectares vont ainsi être moissonnés dans les semaines qui viennent. Ce n’est pas tout: du côté de Saxon (VS), une poignée d’agriculteurs regroupés dans Valchanvre autour de Bernard Rappaz cultivent le chanvre de manière indépendante. Comme d’autres, qui se sont associés à Vullierens (VD). Les stations fédérales de recherche agricoles ne sont pas en reste. Elles ont semé de leur côté quelques hectares supplémentaires à titre d’essai. La SWIHTCO leur a fourni une partie des graines. 
Pour de nombreux paysans, frappés de plein fouet pan la crise agricole. Je chanvre est synonyme d’espoir de diversification. L’herbe n’est pas seulement bonne à manger. Les marques Esprit ou Maniak parient sur le chanvre comme textile. Il peut servir à tout: papier, produit cosmétique, carburant, matériau de construction. Pour la Smart, Nicolas Hayek a-t-il pensé à l’idée d’Henry Ford qui avait présenté en 1941 un prototype de voiture dont la carrosserie était faite de fibre de chanvre et le carburant contenant de l’huile de la même plante? Un vrai produit émotionnel, comme dirait le patron de la SMH.





Aux quatre coins du pays, 120 hectares vont être moissonnés dans les semaines qui viennent





Les applications médicales possibles sont tout aussi importantes: elles suscitent beaucoup d’espoir chez des sommités médicales pour le traitement des spasmes chez les tétraplégiques, par exemple. Au début de ce siècle, les durillons se traitaient encore à la pâte de haschisch, un concentré du chanvre aux vertus cicatrisantes reconnues. Jean-Pierre Egger annonce son retour sur le marché suisse. 
Le chanvre est également une fort belle plante. Des milliers de pots ont été écoulés cette année sur les marchés de Genève, de Lausanne et d’ailleurs. La police, qui doutait que les acheteurs s’intéressaient uniquement à ses vertus décoratives, a finalement laissé faire. Seule, la ville de Fribourg a interdit ce commerce. “En 1996, il s’en écoulera facilement 200 000 à 300000 pots. C’est quatre millions de francs de rentrées assurées”, estime Jean-Pierre Egger, à partir de l’expérience de cette année. 
De plus en plus nombreux sont donc ceux qui y voient une chance pour la Suisse, au bénéfice d’un quasi-monopole sur l’exploitation de cette matière première. Mais le réapprentissage des méthodes de culture, adaptées aux conditions de notre temps, est encore rude. Dans les champs, les paysans suent pour l’instant sang et eau et se croisent les doigts. 
Swiss Tourisme, le nouveau nom de l’Office national suisse du tourisme redynamisé, semble également y voir une manière de raviver l’intérêt un peu émoussé pour notre pays à l’étranger. Dans quelques jours, cette organisme diffusera à travers le monde une information qui risque de faire ombrage aux coffee shops d’Amsterdam: “A Litzistorf, en Singine fribourgeoise, le sentier-promenade naturel et didactique sur le chanvre permet de contempler de près – et de toucher – des milliers de plantes de chanvre Sativa et Indica. Vue sur la chaîne des Alpes et le Jura. Accès facile par les CFF ou l’autoroute (sortie Guin).” 
Comment maintenir la préhibition – la répression frappe encore 10000 personnes chaque année – alors qu’il suffira bientôt de tendre le bras pour se procurer son pétard quotidien? Ils seront nombreux à le faire: on estime officiellement qu’il y a aujourd’hui 200000 fumeurs réguliers de produits à base de chanvre et 350000 amateurs occasionnels pour une population de 7 millions d’habitants. Les jeunes qui fumaient, la peur au ventre, leur premier joint il y vingt-cinq ans, sont aujourd’hui aux postes de commande, et en excellente santé: homme d’affaires, politiciens, juges et même policiers. Il sera donc de plus en plus difficile de maintenir l’interdit. Ce ne sont pas les cinq agents virés cette année de la police municipale de Lausanne pour avoir goûté au haschisch qui prétendront le contraire.


Le Nouveau Quotidien